Olivier FRANCHETEAU
ActualitéAppel pour un débat public sur la culture
La revue Cassandre Hors Champ vient de lancer un appel pour un débat public sur la culture que j’ai signé :
Impossible absence. Qui lancera l’alerte ?
Dès novembre 2006, nous avions lancé un appel aux candidats à l’élection présidentielle pour qu’ils considèrent avec plus de sérieux la place de l’art et de la culture dans leurs programmes politiques. Depuis, la situation est loin de s’être améliorée.
L’absence actuelle de vrai débat public sur la place de l’art et de la culture dans notre société est un symptôme historique extrêmement inquiétant.
Elle annonce, pour la première fois depuis la Libération, le risque d’abandon d’une part fondamentale de l’histoire de notre pays.
Une part de notre histoire dont est issue la valeur accordée aux choses de l’esprit, à travers notre littérature, notre théâtre, les arts et leur circulation, dans la vision du monde que nous partageons et la place que nous avons su leur donner dans notre vie réelle. Cette absence fait planer la menace d’une défaite devant l’invasion délétère de l’esprit marchand imposée par ce que l’on nomme « globalisation ».
Les politiques qui refusent l’ordre néolibéral doivent le comprendre : non seulement la culture – au sens le plus large du mot -, est un enjeu fondamental de civilisation, mais c’est aussi pour eux un atout politique majeur.
Comme le dit le grand dramaturge Edward Bond, « que nous resterait-il aujourd’hui des Grecs s’ils ne nous avaient laissé une philosophie, un théâtre, une mythologie, des temples, des statues ? » Autrement dit un immense arrière-plan artistique et culturel créé à partir d’outils symboliques : une langue, des codes, des signes qui nous relient à une mémoire commune, à une volonté d’être ensemble et de rencontrer l’autre, de se frotter à l’inconnu, qui nous constituent en tant qu’êtres pensant, rêvant, imaginant, désirant, créant, construisant l’improbable avenir.
Ce sont ces outils qui nous permettent de nous penser, de nous ressentir, autrement qu’en tant que consommateurs ou marchands…
Notre histoire récente fut traversée de soubresauts où cette aspiration – ce désir collectif, parfois confus, souvent éclatant et vibrant – s’est manifestée. Des outils ont été construits avec le Conseil National de la Résistance. C’est ce que l’on appelle « le service public de la culture ». Il ne s’agit, en réalité, de rien d’autre que la manifestation concrète, politique, d’une volonté de donner à l’esprit sa vraie valeur dans la collectivité.
Ce service public, qui en France fut incarné par un ministère de la Culture, est en passe d’être démantelé.
Deux événements peu commentés, font figure de symptôme.
Au moment précis où plusieurs études alertent sur la désaffection de la lecture parmi les jeunes Français, la direction du Livre du Ministère a été supprimée l’automne dernier ; celles du théâtre, de la musique, de la danse et des arts plastiques ont depuis subi le même sort.
Dans le cadre d’une révision générale des politiques publiques qui veut tout soumettre, y compris l’inquantifiable, à la « rationalité économique », l’ensemble des directions artistiques sont réduites à une Direction générale de la création artistique, coincée entre une Direction des patrimoines et celle des médias et des industries culturelles.
On peut craindre que l’art ne soit plus la priorité de ce ministère…
La même rationalité économique a présidé aux débats du Forum d’Avignon : « économie et culture », présenté comme un « Davos de la culture ». Le symbole est fort. Au moment où la « crise » prouve l’inanité des dogmes néolibéraux qui dominent l’Europe, la culture devient l’ultime nappe phréatique où puiser, au service d’intérêts qui lui sont totalement étrangers.
Quel crédit porter à une « économie créative » initiée par des dirigeants d’entreprises comme Nicolas Seydoux, Didier Lombard et Axel Ganz ? Que peut véhiculer une telle « culture », réduite et instrumentalisée par les impératifs d’une « économie de la connaissance ? »
Dans l’Europe néolibérale, un faisceau de signes innombrables converge vers la destruction de ce que nous appelons l’humain. Brutalité d’une main, propagande de l’autre, encouragement général à cesser de penser et échanger. Cet encerclement qui concerne tous les aspects de nos vies tend à faire de chacun un individu dénué de sens collectif. On peut s’inquiéter de ce qu’il adviendrait d’une civilisation déjà très altérée par un individualisme stérile, une fois amputée de ce qu’il lui reste de capacité à utiliser le symbole comme moyen d’échange et de construction d’une richesse culturelle commune.
À leur échelle, de nombreuses collectivités territoriales, avec des politiques qui prennent en compte différents niveaux de l’action artistique et culturelle et pallient les désengagements de l’État, tentent de résister à ce rouleau-compresseur. Comment pourront-elles agir demain, face à un gouvernement qui risque de les priver de toute marge de manœuvre en leur déniant la compétence culturelle ?
Il est temps de l’affirmer : nous avons ici des valeurs essentielles à défendre et à promouvoir.
Ces valeurs, ne doivent pas, sous peine d’effacement, se soumettre à la tyrannie du chiffre. Voici un débat public qui mérite vraiment d’être ouvert !
Et Dieu créa la femme
Je vous invite vivement à voir « Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était ! », la dernière création de Carole Thibaut. Tout au long du spectacle, la comédienne seule sur scène interpelle sans tabous les multiples facettes de la féminité en lutte avec la mécanique d’oppression qui se cache derrière la notion d’idéal féminin. Des diktats esthétiques à la maternité, en passant par les pétasses, les religions, la domination masculine, rien n’est épargné. Carole Thibaut, auteure, metteure en scène et interprète, prouve non seulement qu’elle incarne parfaitement la « femme idéale » (« Je suis la femme idéale » est répété à l’envi pendant le spectacle) mais qu’elle devient au fil de ses créations une artiste qui compte, une artiste idéale tant ses « Fantaisies » traduisent la quintessence du théâtre contemporain tel que je l’envisage et le défends : écriture contemporaine intelligente donnant matière à réfléchir (ras le bol des textes classiques archiconnus et archijoués qui n’apportent rien de nouveau que l’on sache déjà), mise en scène inventive voire jubilatoire et interprétation charismatique pour ne pas dire généreuse.
A voir à Confluences dans le 20e jusqu’au 30 janvier.
Bon spectacle !
Je ne suis pas un guignol !
Lorsque j’annonce que je programme de la marionnette, je perçois souvent une esquisse de sourire se dessiner sur le visage de mon interlocuteur voire une expression déçue pour ne pas dire condescendante. Et pourtant… Il faut alors rappeler que la dite marionnette peut se révéler bien meilleur medium de la théâtralité que l’acteur. Elle est l’instrument qui donne la possibilité d’aller où l’acteur ne va pas. Je pourrais citer Gaston Gaby : « A la frontière où s’arrête le pouvoir d’expression du corps humain, le royaume de la marionnette commence. »
De par sa dualité fondamentale, c’est-à-dire son analogie à l’humain mais sa qualité ultime d’objet inerte, la marionnette apporte le décalage nécessaire par rapport au réel pour conférer au propos et aux émotions une dimension universelle. Elle offre un support fantastique à l’imagination la plus libre et la plus transgressive. S’échappant du carcan de la représentation réaliste, elle permet d’aborder des thèmes avec une crudité que la présence charnelle du comédien rend, sinon impossible, du moins périlleuse, comme la violence, la mort ou la sexualité.
De la rue, ils amenèrent une femme. Et dans le théâtre, ils la firent s’asseoir. Par des menaces. Par la corruption. Par la flatterie. L’obligeant à partager un peu de sa vie avec les acteurs. Mais je ne comprends pas l’art. Ils dirent, tiens-toi tranquille. Mais je ne veux pas voir des choses tristes. Ils dirent, tiens-toi tranquille. Et elle écouta tout. Comprenant certaines choses. Mais d’autres pas. Riant rarement, et toujours sans savoir pourquoi. Parfois éprouvant du dégoût. Parfois complètement étonnée. Et à nouveau dans la lumière elle dit. Si c’est ça l’art je pense que c’est un dur labeur. C’était bien au delà de moi. Tant de choses au-delà de ma propre vie. Mais quelque chose la troublait. Quelque chose rongeait sa tranquillité. Et elle vint une deuxième fois, armée de ses amis. Elle dit, tenez-vous tranquilles. Et de nouveau, elle écouta tout. Cette fois comprenant d’autres choses. Cette fois non troublée que certaines choses ne pouvaient être comprises. Riant rarement mais désormais sans honte. Parfois éprouvant du dégoût. Parfois complètement étonnée. Et à nouveau dans la lumière elle dit. L’art c’est ça, c’est une tâche difficile. Et un ami dit, trop difficile pour moi. Et un autre dit si tu reviens, je reviendrai aussi. Parce que je trouvais cela difficile, je me sentis honoré.