J’ai récemment assisté aux 1ers états généraux de l’enseignement théâtral dans le Val d’Oise, organisés par le festival théâtral du même département. Durant 2 jours, plusieurs intervenants ont exposé leur passion pour la pratique théâtrale sans faire cas des difficultés rencontrées dans ce département. Aussi, suis-je intervenu pour recadrer un débat bien hermétique à la réalité locale. Car je m’interroge encore et encore sur la perception du théâtre en banlieue et plus précisément dans les zones sensibles comme l’est Persan, une des villes les plus pauvres du 95 avec 80% de logements sociaux.
Dans “L’esquive” d’Abdellatif Kechiche, les adolescents jugent que “le théâtre, c’est pour les PD”. En banlieue, les garçons doivent être musclés, jouer au foot, mais pas touche au théâtre, c’est pour les lopettes !
A réfléchir également la relation entre culture et précarité ; le théâtre présuppose une aisance orale, des connaissances en œuvres théâtrales, une sensibilité artistique et des goûts culturels peu ou prou évidents dans des zones classées prioritaires par l’éducation nationale ; le théâtre reste de toute évidence élitaire, triste constat corroboré par le fameux “c’est pas pour nous”. Je le dis sans aucune condescendance mais en m’appuyant sur la réalité de la Maison des Jeunes et de la Culture de Persan où 3 ateliers théâtre sont proposés (9-11 ans, 12-17 ans et adultes) pour seulement 9 inscrits dont un garçon ISNI (identité sexuelle non identifiée). Et ce n’est pas faute d’avoir communiqué sur ces ateliers mais ce qui manque cruellement c’est le goût, l’envie. Comment donner envie d’aller au spectacle et de suivre un enseignement théâtral quand « la fin du mois c’est le 2 » comme on dit communément ici en banlieue et que les loisirs relèvent inéluctablement du superflu, encore plus depuis cette rentrée où le pouvoir d’achat est plus qu’en berne. Bien évidemment les scènes nationales mènent des projets d’action culturelle en lien avec leur programmation avec des moyens financiers ad hoc ; cette politique volontariste attire alors un public plus populaire, plus jeune et plus représentatif de la diversité. Malheureusement, seul un quartier voire une ville isolée dans un territoire départemental bénéficient de ce genre d’initiatives indispensables à la démocratisation de la culture. Quid des habitants victimes de la disparité géographique pour accéder à la culture ? Des structures associatives comme les MJC tissant des liens de proximité avec les habitants constituent le relais idéal pour toucher et cibler une autre population, un autre public. Force est de constater qu’en l’absence d’une volonté affirmée de l’Etat et d’une politique cultuelle définie clairement au niveau municipal, rien ne se fait en matière d’action culturelle et on continue de pisser dans un violon. Ce n’est pas avec de belles plaquettes de saison et des sites Internet institutionnels que l’on arrivera à toucher ce non-public, seuls les fidèles et les abonnés se ruent sur ces documents de communication en ouverture de saison. Envisager le théâtre par le seul prisme du public au lieu des populations et des territoires s’annonce plus que jamais réducteur et éloignera toutes les catégories sociales et ethniques des équipements culturels. Sans synergie entre tous les acteurs d’un territoire, toute tentative d’élargissement des spectateurs est assurément vouée à l’échec. La culture doit être portée par tous et chacun doit être intiment convaincu de ses enjeux. Je ne suis pas le premier à penser que plus on fera de culture et moins on fera de social, la culture participant à la construction identitaire et à l’émancipation, mais je le répète à l’envi car la culture tout comme l’éducation favorisent l’ascenseur social. Quel dommage alors de voir de nombreux élus, de droite en général, sous-estimer les tenants et aboutissants d’une programmation culturelle destinée au jeune public, et de ne pas s’accorder les ambitions et moyens nécessaires pour créer une habitude culturelle et éduquer le spectateur de demain.